Ils ont repris leur usine : enquête sur les Scop industrielles
De Duralex à Scop-TI, enquête sur ce que la reprise par les salariés change — et ne change pas — dans l’usine
Reprise par les salariés, gouvernance partagée, financement citoyen : les Scop industrielles incarnent une autre manière de maintenir des usines en activité. Enquête sur ces coopératives qui bousculent le pouvoir dans l’usine sans échapper aux contraintes économiques.
Par Marina Fabre Soundron, Directrice de la rédaction
Publié le 16 février 2026
Temps de lecture : 12 min
“Et toi, t’as quel âge ?”
Duralex, l’usine que les Français ont refusé de voir disparaître
Vendredi 14 novembre, 14 heures. La visite de l’usine Duralex commence à la sortie de la gare des Aubrais, près d’Orléans. Sur le trajet jusqu’au site de La Chapelle-Saint-Mesmin, le chauffeur de taxi ne cache pas sa fierté. “Pardonnez-moi l’expression, mais ils sont couillus, les gars de Duralex. Regardez autour : avant, tout appartenait à Michelin, aujourd’hui il n’y a plus rien. C’est une zone sinistrée. On espère que chez Duralex, ça va marcher. Des verres comme ça, plus personne n’en fabrique.”
Cet attachement local dit beaucoup de la place qu’occupe encore Duralex dans l’imaginaire collectif. Symbole du patrimoine industriel français, la verrerie est associée à un souvenir commun : le verre de cantine et sa question rituelle. “Et toi, t’as quel âge ?”. Une mémoire intime, transgénérationnelle, largement partagée, bien au-delà du Loiret.
La mobilisation exceptionnelle observée à l’automne 2024 en témoigne. Le 3 novembre, Duralex lance une levée de fonds sur la plateforme Lita. En quarante-huit heures, les intentions d’investissement atteignent 20 millions d’euros, soit quatre fois l’objectif initial. Du jamais-vu pour la plateforme. Face à cet afflux, l’entreprise plafonne la première tranche à 5 millions d’euros, ouvre une seconde enveloppe de 3 millions, puis annonce pour début 2026 une cagnotte solidaire sous forme de dons, sans rendement financier, assortis de contreparties symboliques.
Si un tel élan a été possible, c’est que l’histoire de Duralex touche une corde sensible. Menacée de fermeture, la verrerie a été reprise en octobre 2024 par ses salariés, au terme de plusieurs années d’instabilité capitalistique. Dans un contexte marqué par les fermetures d’usines, les délocalisations et la défiance envers les grands groupes industriels, cette mobilisation traduit une attente plus large, celle de reprendre part au destin industriel du pays.
“Les particuliers n’ont pas seulement cherché un rendement”, observe François Marciano, directeur général de Duralex depuis 2019. Sur son bureau, les dizaines de chèques de 20, 30 ou 40 euros envoyés par des citoyens — parfois d’anciens salariés d’usines disparues — racontent un même besoin de ne plus rester spectateur.
Passer en Scop : un changement de statut avant tout
Ce soutien populaire a permis à Duralex de sortir de l’urgence immédiate. Mais une fois l’émotion retombée, une autre réalité s’est imposée, celle de la viabilité économique. La reprise en Scop ne suspend ni les lois du marché ni les pressions propres à l’industrie lourde. “Une Scop, ce n’est pas une entreprise autogérée”, insiste François Marciano. “C’est une société classique, soumise à des contraintes industrielles très fortes, mais dans laquelle les salariés sont associés, votent les grandes orientations et décident de l’usage des bénéfices.”
Le statut repose sur quelques principes structurants : les salariés détiennent la majorité du capital et des droits de vote ; les décisions stratégiques sont prises selon le principe une personne, une voix ; une part significative des bénéfices est réinvestie dans l’entreprise. “La Scop ne supprime pas les contraintes”, résume le directeur. “Elle change la manière de les affronter.”
À Duralex, les fours continuent de tourner jour et nuit. Les équipes restent organisées en 3×8. La chaleur, le bruit, la cadence ne disparaissent pas avec le changement de statut. La reprise coopérative ne transforme pas la verrerie en laboratoire utopique, elle maintient une activité industrielle sous forte pression concurrentielle, avec des marges étroites et des besoins d’investissement lourds.
Apprendre à gouverner : la démocratie ne s’improvise pas
Le passage en Scop ne se résume pas à un vote ou à un changement d’actionnariat. Il ouvre une phase beaucoup plus longue et plus incertaine, celle de l’apprentissage de la décision collective.
François Marciano se souvient très précisément des premiers jours. “On est passé en Scop le 1er août. Le 2 août, on se réunit avec le conseil d’administration. La première décision que les administrateurs voulaient prendre, c’était de licencier le directeur de production. Ça partait dans tous les sens.”
Pour lui, la démocratie d’entreprise ne relève ni de l’évidence ni de la spontanéité. Elle suppose un cadre, une méthode, et surtout du temps. “C’est important aussi de les driver, de les protéger d’eux-mêmes. On est en train de les former : comprendre un bilan, un compte de résultat, le pilotage du cash. On ne forme pas trois salariés, on en forme 243. Et ça prendra quatre ou cinq ans.”
Une transformation nécessairement progressive, rappelle Annick Coupé, ancienne porte-parole de l’Union syndicale Solidaire, et secrétaire générale d’Attac France : “On ne peut pas passer du jour au lendemain d’une situation où les salariés sont totalement dépossédés des choix de l’entreprise à une capacité immédiate à discuter, débattre et faire des choix.”
La reprise en Scop suppose donc des outils, du temps, et une transformation profonde des rapports au travail. “Il y a de l’apprentissage, de la formation. La question, c’est : qu’est-ce qu’on met en place pour permettre cette bifurcation ? Comment redonner une capacité collective à faire des choix en fonction de critères qui relèvent des communs ?”, ajoute-t-elle.
Cette phase d’apprentissage transforme en profondeur les relations internes. Les discussions ne portent plus seulement sur les conditions de travail, mais sur les arbitrages économiques, les priorités d’investissement, la gestion des dépenses quotidiennes. Cette responsabilisation produit des effets très concrets. “En un an, à la Scop, on a baissé de 11% les consommables, simplement en changeant de statut.” Pas par un plan de rigueur, mais par une multitude de décisions ordinaires, prises par des salariés devenus collectivement responsables de l’avenir de leur outil de travail.
À Duralex, le modèle coopératif se met en place progressivement. Reste un point commun avec les entreprises conventionnelles : la nécessité d’une direction claire est assumée. “Un chef reste nécessaire”, estime Freddy Marmonteil, responsable du service Qualité de Duralex. “La différence, c’est qu’aujourd’hui, les objectifs sont fixés par un conseil d’administration élu par les salariés.”
“Il n’y a pas une Scop, mais plusieurs manières d’être Scop”
Un modèle coopératif en croissance mais toujours à la marge
Si leur visibilité médiatique s’est accrue, les Scop restent une composante minoritaire de l’économie française. Selon les données 2024 de la Confédération générale des Scop (CGScop), le mouvement des Scop et des Scic regroupe 4 558 structures actives, toutes filiales comprises, et 87 699 emplois coopératifs, en hausse d’environ 4% en un an. Leur chiffre d’affaires dépasse 10,2 milliards d’euros, soit + 6% par rapport à 2023. Le taux de pérennité à cinq ans s’établit autour de 79%, contre environ 61% pour l’ensemble des entreprises.
Environ 15% des structures appartiennent au secteur industriel, les autres étant davantage présentes dans les services, la construction ou l’action sociale. Les Scop industrielles sont donc peu nombreuses, mais certaines — souvent de grande taille — concentrent une part significative de l’activité : selon une étude de la Fédération des Scop industrielles, 5% des coopératives concentrent à elles seules 40% de l’emploi salarié et 41% de la valeur ajoutée du secteur coopératif industriel.
Pour la sociologue Anne-Catherine Wagner, cette résilience ne peut être comprise sans tenir compte de la diversité des trajectoires. “Il n’y a pas une Scop, mais plusieurs manières d’être Scop. Certaines sont issues de luttes longues, très politisées. D’autres relèvent davantage d’une logique de sauvegarde industrielle, avec une direction forte et un projet économique structuré.”
“On a lutté ensemble, on réussit ensemble, on échoue ensemble”
Scop-TI, de la lutte ouvrière à la coopérative
A Gémenos, près de Marseille, l’usine de Scop-TI qui produit du thé, incarne l’une de ces trajectoires singulières. Dans les escaliers menant à l’étage, des portraits d’hommes et de femmes surplombent les marches.
“Pour ne pas oublier ce qu’on a réalisé”, confie Rim Hidri, salariée-coopératrice. Difficile d’oublier, tant tout renvoie à cette période fondatrice. Jusqu’au nom de la marque phare : 1336, en référence au nombre de jours de lutte menés après l’annonce de la fermeture de l’usine Fralib par Unilever.
“On a été en combat entre 2010 et 2014”, retrace Olivier Leberquier, président du conseil d’administration. “L’accord de fin de conflit est signé en mai 2014, et la coopérative est créée dans la foulée.” Dès le départ, un choix structurant est posé : intégrer le plus grand nombre possible de salariés.
“On aurait pu repartir avec une dizaine de personnes. Nous, on a embauché les 46, alors qu’il n’y avait pas forcément d’activité.” Un pari coûteux, assumé : “On a lutté ensemble, on réussit ensemble, on échoue ensemble.”
Les premières années sont difficiles. La fragilité économique se prolonge avec la crise sanitaire, la hausse des prix de l’énergie et l’inflation. Pourtant, la coopérative tient.
“On a survécu grâce à des soutiens militants, de l’investissement solidaire et des efforts collectifs”, explique Olivier Leberquier. En 2024, l’activité repart, avec une croissance de 34% du chiffre d’affaires. “On n’est pas encore à l’équilibre, mais on s’en approche.”
2010
Annonce de la délocalisation de Fralib
Le groupe Unilever annonce délocaliser en Pologne l’usine Fralib de Gémenos (Bouches-du-Rhône). Elle produit des thés et des infusions pour la marque L’Elephant.

2014
Création de ScopTi
Les salariés en résistance créent une Scop après l’un des plus longs conflits sociaux en France, 4 ans de lutte, 1336 jours

2020
Premier exercice bénéficiaire
Pour la première fois, après 10 ans de création, Scop-Ti enregistre un premier exercice bénéficiaire.

Une citoyenneté économique
Au-delà des chiffres, Scop-TI revendique un modèle industriel alternatif. Là où l’ancien propriétaire avait organisé des chaînes de production mondialisées, la coopérative relocalise une partie de ses approvisionnements. “Toute notre gamme bio est issue du terroir local”, explique Olivier Leberquier. “Le tilleul vient de 130 kilomètres, le thym de 30 kilomètres”, précise Rim Hidri.
Cette logique se prolonge dans la gouvernance. À Scop-TI, pas de hiérarchie pyramidale.
“Chez nous, c’est un cercle”, explique Rim Hidri. “Rien ne sort sans validation de l’assemblée des coopérateurs.” Les décisions sont discutées, parfois réversibles. La politique salariale a elle aussi été repensée : l’écart entre les rémunérations est limité à un rapport de 1 à 1,25, contre 1 à 220 à l’époque d’Unilever.
Dans l’atelier, les boîtes de thé défilent. Yves Baronni, opérateur, a participé à la grève il y a plus de dix ans. “Tu vas là où la coopérative a besoin de toi. Il faut parfois mettre de côté son individualité pour le collectif. On s’implique parce que c’est notre entreprise.”
Pour Anne-Catherine Wagner, cet engagement renvoie à une véritable “citoyenneté économique”. “Être responsable de ce que l’on produit oblige à réfléchir au sens du travail, à ses finalités, à ses conditions.” Dans un article publié sur Cairn, la chercheuse écrit : “Contrairement au modèle capitaliste classique, la propriété y est collective, encadrée, non spéculative et ancrée localement. Les salariés, sociétaires majoritaires, exercent un pouvoir démocratique et partagent les bénéfices de manière équitable. Cette forme de propriété offre une alternative au capitalisme classique en subordonnant le capital au travail et en valorisant le sens de l’intérêt collectif”.
Une analyse partagée par Aurélie Chamaret, déléguée générale à la Fédération des Scop et des Scic de l’industrie : “Plus on a de responsabilités dans son travail, plus il a du sens.”
Le mur du financement, limite structurelle
Reste une question centrale, commune à toutes les Scop industrielles : celle des moyens. L’industrie exige des investissements lourds et continus — modernisation des machines, transition énergétique, mise aux normes environnementales. Or, le statut coopératif n’ouvre droit à aucun soutien spécifique. “Une Scop est évaluée comme n’importe quelle autre entreprise”, rappelle Aurélie Chamaret. “Il n’existe pas de politique publique ciblée pour accompagner durablement les reprises coopératives industrielles.”
Plusieurs dossiers récents montrent que la reprise en Scop intervient souvent lorsque les autres options ont échoué. Faute de repreneur industriel ou financier, la solution coopérative devient parfois la seule encore sur la table. Une position fragile, qui pèse sur les conditions de départ et renforce les besoins en capitaux dès la reprise.
Le cas de Duralex illustre ces limites. Lors de la reprise en 2024, le Fonds de développement économique et social (FDES) a accordé à l’entreprise un prêt de 750 000 euros à 4,8%, pour un besoin global estimé à 9,3 millions d’euros. Selon les calculs de la CGScop, le montant médian des prêts du FDES s’élève depuis 2022 à environ 15 millions d’euros, et le montant moyen dépasse 29 millions, y compris pour des entreprises dont les restructurations se sont parfois soldées par des liquidations judiciaires.
Cette différence de traitement interroge d’autant plus que les Scop issues de reprises d’entreprises en difficulté affichent un taux de pérennité à cinq ans de 76,4%, nettement supérieur à celui des entreprises classiques. Pour la CGScop, elle révèle une appréciation du risque encore défavorable aux projets coopératifs, malgré leurs garanties en matière d’ancrage territorial et de gouvernance.
Ces derniers mois, plusieurs projets de reprises industrielles portées par les salariés ont échoué faute de financements adaptés. À Pont-de-Claix (Isère), le projet coopératif des salariés de Vencorex n’a pas abouti. À Wissembourg (Bas-Rhin), la tentative de reprise de Sitek en Scop s’est heurtée à l’absence de solutions de financement structurées, conduisant à la liquidation de l’entreprise. Dans ces dossiers, les salariés-repreneurs ont buté sur la même difficulté : sécuriser des capitaux suffisants dans un calendrier judiciaire contraint.
Le cas de Brandt illustre une autre facette de ce paradoxe. Malgré la mobilisation de l’État et des collectivités, qui avaient engagé près de 20 millions d’euros pour tenter de soutenir le site, le projet de reprise en Scop n’a pas survécu à la liquidation judiciaire. Or, selon le média L’Informé, sur les 36 offres de reprise déposées fin janvier, seulement quatre proposent de reprendre les salariés.
Le 11 décembre, les employés de l’usine Brandt de Vendrôme, dans le centre de la France, apprennnent que le tribunal a ordonné la liquidation du groupe, fleuron de l’industrie française et entreprise centenaire spécialisée dans l’électroménager. Crédit photo : Jean François Monier — AFP
Les salariés de Vencorex, géant de la chimie en Isère, avaient, en mars 2025, proposé de reprendre leur entreprise en Scop. En avril, le tribunal a tranché. Le chinois Wanhua, concurrent direct de Vencorex, va reprendre une partie de l’activité. Une nouvelle difficile pour les salariés. Crédit photo : Romain Doucelin — NurPhoto via AFP
“On célèbre les Scop quand elles sauvent une usine, mais on investit peu pour leur permettre de se transformer durablement”, résume Fatima Bellaredj, déléguée générale de la Confédération générale des Scop. Pour Aurélie Chamaret, le recours croissant au financement citoyen doit aussi interroger : “Le fait que des citoyens se substituent au financement industriel pose question”, observe-t-elle, soulignant l’absence d’une politique publique à la hauteur des enjeux.
Au-delà des défaillances, la question de la transmission pourrait renforcer l’actualité des Scop. Selon plusieurs estimations, près de 700 000 entreprises devront être transmises dans les dix prochaines années, en raison du vieillissement des dirigeants. Dans ce contexte, la reprise par les salariés apparaît comme une option encore peu mobilisée, mais potentiellement stratégique, notamment dans l’industrie de proximité.
Les trajectoires de Duralex et de Scop-TI racontent moins un miracle qu’un chemin étroit: exigeant, incertain, mais porteur d’un autre rapport au travail et à l’industrie. À Duralex, l’histoire coopérative ne fait que commencer. La Scop n’a pas effacé les contraintes industrielles ni garanti la réussite économique. Et la journée s’achève comme elle a commencé.
Le four continue de tourner, les équipes se relaient, les verres défilent sur les lignes. Rien, ou presque, ne distingue encore l’usine d’avant de celle d’aujourd’hui. La Scop n’a pas transformé le travail quotidien, ni allégé la pression industrielle. Elle a déplacé le centre de gravité : des actionnaires vers les salariés, du court terme vers un horizon plus collectif, une vision à long terme.
Reste à savoir combien de temps cet équilibre peut tenir et si, au-delà de l’engagement des salariés et des citoyens, ce chemin pourra être soutenu durablement par des politiques publiques à la hauteur des enjeux industriels. À Duralex comme à Scop-TI, l’avenir se joue moins dans les principes coopératifs que dans la capacité à investir, moderniser et résister aux chocs économiques. La Scop ouvre une voie, fragile et exigeante. Elle ne garantit rien, sinon une chose : ici, la survie de l’usine se décide désormais à l’intérieur de ses murs.
Sommaire
Duralex, l’usine que les Français ont refusé de voir disparaître
Passer en Scop : un changement de statut avant tout
Apprendre à gouverner : la démocratie ne s’improvise pas
Un modèle coopératif en croissance mais toujours à la marge
Scop-TI, de la lutte ouvrière à la coopérative
Le mur du financement, limite structurelle
